
Une main-d'œuvre à deux vitesses : l'enquête PwC sur 50 000 salariés mesure la fracture que l'IA creuse au travail
Guy WASSEU
Auteur
On a beaucoup parlé de l'IA qui supprime des postes. Une enquête publiée fin septembre 2026 par le cabinet PwC déplace la question : avant de détruire des métiers, l'intelligence artificielle est en train de fendre la main-d'œuvre en deux. D'un côté, une minorité qui s'en sert et en tire salaire, sécurité et mobilité ; de l'autre, une majorité qui la regarde passer.
Le document — l'édition 2026 du baromètre annuel « Global Workforce Hopes and Fears » — repose sur 49 364 travailleurs interrogés dans 48 pays et 29 secteurs, sur un terrain mené en mai et juin 2026. C'est l'une des plus larges photographies mondiales du rapport des salariés à leur travail, et cette année elle est entièrement traversée par l'IA.
Deux mondes dans la même entreprise
PwC range les répondants en groupes. En haut, 14 % de « front-runners » : des salariés aux compétences en IA recherchées, installés sur des postes à forte demande. En bas, 56 % rangés dans l'« engine room », la salle des machines — ceux qui font tourner l'activité au quotidien mais n'ont presque aucun accès à l'IA ni aux formations qui y mènent.
L'écart d'usage est frappant. Un front-runner sur deux (51 %) utilise l'IA générative chaque jour ; dans la salle des machines, ils ne sont que 11 %. À l'échelle de l'ensemble du panel, l'adoption progresse — 64 % des salariés déclarent utiliser l'IA, dix points de plus qu'un an plus tôt, et 22 % s'en servent quotidiennement contre 14 % l'an dernier — mais cette moyenne masque la fracture plus qu'elle ne la résume.
La compétence IA se paie — et rassure
Le fossé ne se lit pas seulement dans les usages, il se lit sur la fiche de paie et dans la tête des gens. Selon le baromètre emploi de PwC, les travailleurs dotés de compétences en IA commandent une prime salariale de 62 %, contre 57 % un an plus tôt : non seulement l'avantage existe, mais il s'élargit.
Même partage pour la sérénité. Les utilisateurs quotidiens d'IA générative sont 68 % à se dire confiants sur la sécurité de leur emploi ; dans la salle des machines, seule la moitié l'est. Et l'accès à la formation, qui pourrait combler l'écart, l'aggrave : moins de 40 % des salariés de l'« engine room » disent avoir accès à des ressources d'apprentissage, contre près de 80 % des front-runners. Pire, l'accès au développement professionnel recule globalement, passant de 59 % à 51 % en un an — au moment précis où il faudrait qu'il grimpe.
« Il y a un vrai risque de voir la main-d'œuvre mondiale commencer à avancer à des vitesses différentes », avertit Pete Brown, responsable mondial des questions de travail chez PwC.
Ce que ça change pour les professionnels et les entrepreneurs
Cette enquête éclaire un basculement que l'actualité des modèles rendait déjà prévisible. Ces derniers mois, la puissance de l'IA a cessé d'être le verrou : les grands laboratoires sortent des modèles plus capables et moins chers à un rythme soutenu, et des modèles ouvrables de haut niveau se téléchargent librement. Quand l'outil devient abondant et bon marché, il ne distingue plus personne. Ce qui distingue, désormais, c'est de savoir s'en servir.
Pour un professionnel, le message est direct : l'avantage ne vient pas d'avoir accès à tel ou tel modèle — presque tout le monde l'a — mais de l'intégrer à un vrai métier, pour produire mieux et plus vite. Pour un entrepreneur ou un dirigeant, le chiffre le plus inquiétant n'est pas les 56 % : c'est le recul de l'accès à la formation. Une entreprise qui déploie l'IA sans emmener sa salle des machines fabrique, sous son propre toit, les deux vitesses que décrit PwC — avec à la clé une défiance qui monte, puisque dans ce même groupe, un salarié sur trois seulement dit faire confiance à sa direction.
La fracture n'a toutefois rien d'une fatalité gravée. Elle tient d'abord à un accès inégal — à l'outil, au temps, à la formation — bien plus qu'à un talent réservé à quelques-uns. C'est précisément ce qui la rend réversible : là où la génération précédente d'inégalités numériques exigeait du matériel coûteux, franchir le pas de l'IA tient surtout à l'autorisation d'essayer et à quelques heures pour apprendre. Le camp dans lequel on se range en 2026 n'est pas encore figé.
Sources
